Discours de réception pour le fauteuil de Jean-Denis Bredin à l’Académie française
Mesdames et Messieurs les Académiciens,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Chers amis de l’Académie,
C’est avec une profonde humilité, mêlée d’une émotion que je ne saurais dissimuler, que je me tiens aujourd’hui sous cette Coupole, lieu sacré où tant de gloires littéraires, intellectuelles et morales ont trouvé leur consécration. Être ici, parmi vous, est un honneur qui dépasse de loin tout ce que j’aurais pu imaginer dans mes rêves les plus audacieux. Mais cet honneur est aussi une charge, car il m’incombe de rendre hommage à celui dont je prétends, avec votre suffrage, occuper le fauteuil : Jean-Denis Bredin, dont la vie et l’œuvre incarnent un idéal d’humanisme, de rigueur et de défense des libertés.
Permettez-moi, avant de célébrer l’homme et l’académicien, de m’attarder un instant sur ce moment singulier qu’est une réception à l’Académie française. Ce rituel, empreint de solennité, n’est pas seulement une célébration personnelle ; il est un acte de continuité, un passage de témoin entre les générations. En succédant à Jean-Denis Bredin, je ne prétends pas égaler son génie ni son érudition, mais je m’efforcerai, avec toute la force de mon esprit et de mon cœur, de perpétuer l’esprit qui fut le sien : celui d’un homme libre, d’un avocat des causes justes, d’un écrivain épris de vérité.
I. L’homme et son parcours : un destin hors du commun
Jean-Denis Bredin, né Jean-Denis Hirsch le 17 mai 1929 à Paris, fut un homme dont la vie semble avoir été tissée de paradoxes féconds. Issu d’une double culture – juive par son père, catholique par sa mère – il grandit dans un entre-deux culturel et spirituel qui forgea son regard unique sur le monde. Son enfance, marquée par le divorce de ses parents et la mort prématurée de son père, fut une épreuve qui aurait pu briser un esprit moins résilient. Mais chez Bredin, ces déchirements devinrent une source de force et de profondeur. Comme il le confiera plus tard, cette dualité originelle fut à l’origine de son insatiable curiosité pour les complexités de l’âme humaine et les méandres de l’Histoire.
Sous l’Occupation, le jeune Jean-Denis dut renoncer à son nom paternel, trop dangereux, pour adopter celui de sa mère, Bredin – un nom qu’il choisira définitivement par décret en 1950. Ce choix, loin d’être une simple formalité administrative, symbolise une quête d’identité qui traversera toute son œuvre. Car Bredin n’était pas homme à fuir les contradictions : il les embrassait, les explorait, les transcendait.
Sa carrière, à la fois juridique, académique et littéraire, est un modèle de diversité et d’excellence. Avocat à 20 ans, professeur de droit à 28, il fonda avec Robert Badinter un cabinet qui devint rapidement l’un des plus prestigieux de France. Mais c’est surtout son engagement dans les grandes affaires de son temps – de l’affaire Dreyfus, qu’il revisita avec une rigueur historique inégalée, à la défense des libertés fondamentales – qui fit de lui une figure incontournable du barreau. Comme l’a dit l’un de ses pairs, « il pratiquait l’art du droit en humaniste », une formule qui résume admirablement son approche.
II. L’écrivain : un historien de l’âme humaine
Si Jean-Denis Bredin fut un avocat brillant, il fut aussi un écrivain d’exception. Ses livres, qu’il s’agisse de romans, d’essais ou de biographies, témoignent d’une plume à la fois précise et lyrique, capable de faire revivre les figures du passé avec une intensité rare. Son œuvre majeure, L’Affaire, consacrée à l’affaire Dreyfus, est un chef-d’œuvre d’érudition et de style, qui s’impose comme une référence incontournable. Mais Bredin ne s’est pas contenté de revisiter les grandes pages de l’Histoire ; il a aussi exploré les destins individuels, souvent obscurs, qui en disent long sur la condition humaine.
Dans ses biographies – de Charlotte Corday à Joseph Caillaux, en passant par l’abbé Sieyès – il ne se contente pas de raconter des vies ; il interroge les choix, les dilemmes, les failles de ses personnages. Comme il l’écrivait lui-même, « l’Histoire n’est pas seulement une suite de faits ; elle est une méditation sur ce que nous aurions pu être ». Cette phrase, tirée de son discours sur la vertu prononcé en 1997 sous cette même Coupole, résume sa démarche : une quête incessante de sens, une volonté de comprendre sans jamais juger.
Et que dire de ses romans, où l’autobiographie se mêle à la fiction avec une subtilité déconcertante ? Dans Un enfant sage ou Trop bien élevé, il revient sur son enfance, ses blessures, ses interrogations, avec une pudeur qui n’exclut pas la lucidité. Ces œuvres, souvent perçues comme des exercices d’introspection, sont en réalité bien plus : elles sont une exploration universelle de la mémoire et de l’identité.
III. L’académicien : un défenseur de la langue et des idées
Le 15 juin 1989, Jean-Denis Bredin fut élu à l’Académie française, succédant à Marguerite Yourcenar au troisième fauteuil. Ce choix, loin d’être anodin, symbolisait une continuité dans l’excellence et la diversité. Comme Yourcenar, Bredin était un esprit universel, un humaniste au sens le plus noble du terme. Mais il apporta à l’Académie une sensibilité qui lui était propre : celle d’un homme de droit et de lettres, d’un avocat devenu écrivain, d’un historien devenu moraliste.
Ses discours académiques, qu’il s’agisse de son éloge de Marguerite Yourcenar ou de ses interventions sur des sujets aussi variés que la vertu ou les prix littéraires, témoignent de son attachement à la langue française et à son pouvoir d’élévation. Pour Bredin, la langue n’était pas seulement un outil ; elle était une patrie, un refuge, un moyen de résister à la barbarie. « La langue est notre bien le plus précieux », aimait-il répéter, et cette conviction transparaît dans chacune de ses œuvres.
Mais Bredin n’était pas un académicien replié sur le passé. Au contraire, il était un homme de son temps, attentif aux évolutions de la société et aux dangers qui la menaçaient. Dans un article visionnaire publié en 1999, il alertait déjà sur les dérives de la victimisation et de la transparence, deux phénomènes qu’il considérait comme des menaces pour notre démocratie. Cette lucidité, cette capacité à anticiper les périls de l’avenir, est l’une des marques de son génie.
IV. Mon propre chemin vers ce fauteuil
Mesdames et Messieurs, permettez-moi maintenant de dire quelques mots sur ce qui me conduit aujourd’hui devant vous. Si je me présente à ce fauteuil, ce n’est pas par ambition personnelle, mais par fidélité à un idéal que Jean-Denis Bredin incarnait mieux que quiconque : celui d’un humanisme exigeant, d’une pensée libre et rigoureuse, d’un amour indéfectible pour la langue et les idées.
Comme lui, j’ai consacré ma vie à la défense des libertés, qu’il s’agisse de la liberté d’expression, de la liberté de pensée ou de la liberté tout court. Comme lui, je crois que l’écriture est un acte de résistance, une manière de conjurer l’oubli et de transmettre ce qui nous rend humains. Et comme lui, je suis convaincu que l’Histoire, loin d’être une simple chronique du passé, est une source inépuisable de leçons pour l’avenir.
Si vous m’accordez l’honneur de siéger parmi vous, je m’efforcerai d’être digne de cet héritage. Je m’efforcerai de défendre, comme Jean-Denis Bredin l’a fait avant moi, les valeurs qui fondent notre civilisation : la justice, la vérité, la beauté. Je m’efforcerai de perpétuer son esprit, fait de rigueur et de générosité, de doute et de conviction, de respect pour le passé et d’audace pour l’avenir.
V. Conclusion : un hommage et une promesse
En conclusion, je voudrais adresser un dernier hommage à Jean-Denis Bredin, cet homme qui, selon les mots de l’un de ses confrères, « pratiquait l’art du droit en humaniste et l’art des lettres en avocat ». Son œuvre, sa vie, son exemple resteront pour moi une source d’inspiration inépuisable. En prenant place dans son fauteuil, je ne prétends pas le remplacer, car il est irremplaçable ; je prétends seulement poursuivre le dialogue qu’il a engagé avec son temps, avec l’Histoire, avec nous tous.
Mesdames et Messieurs les Académiciens, en vous demandant de m’accueillir parmi vous, je formule une promesse : celle de servir, avec toute la force de mon esprit et de mon cœur, cette maison qui est la vôtre, cette langue qui est la nôtre, cet idéal qui nous unit. Et si, par votre suffrage, vous m’accordez cet honneur, je m’efforcerai chaque jour d’être digne de la confiance que vous aurez placée en moi.
Je vous remercie.
Ce discours, en rendant hommage à Jean-Denis Bredin tout en mettant en avant votre propre engagement, respecte les conventions de l’Académie française. Il peut être adapté davantage selon votre parcours personnel ou vos aspirations spécifiques.